Alimenter l’avenir : la nouvelle stratégie nucléaire du Canada

La nouvelle stratégie nucléaire du Canada, annoncée par le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles le 22 juin, est ambitieuse et répond aux besoins du pays. Annonçant une renaissance de l’industrie nucléaire canadienne, elle prévoit la construction de dix nouvelles centrales nucléaires d’ici 2041 et le doublement des exportations d’uranium d’ici 2035. (Stratégie en matière d’énergie nucléaire pour le Canada – Ressources naturelles Canada)

L’idée qui sous-tend cette nouvelle stratégie est de tirer parti de l’avantage comparatif du Canada dans tous les aspects de la production d’énergie nucléaire et de sa chaîne d’approvisionnement afin de répondre à la demande d’électricité en forte croissance, tant au niveau national qu’international. Ce faisant, le gouvernement vise à positionner le Canada comme une « superpuissance énergétique » tout en s’affranchissant progressivement de sa dépendance aux combustibles émetteurs de carbone pour se tourner vers des sources d’énergie propres. Il est important de noter que le gouvernement considère le nucléaire comme un élément d’un mix énergétique diversifié à faibles émissions de carbone, comprenant des énergies renouvelables telles que le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité. 

À l’instar d’autres énergies propres, l’énergie nucléaire contribue à réduire la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles – c’est ce qu’on appelle la transition vers les énergies propres. La nécessité impérieuse d’une telle transition, évidente depuis de nombreuses années, a été mise en évidence par la récente instabilité géopolitique sur les marchés énergétiques mondiaux, notamment les perturbations sur les marchés des combustibles fossiles liées au conflit actuel avec l’Iran. La dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles et son impact sur le changement climatique se font sentir de plein fouet en ce moment même, alors qu’une grande partie du Canada est confrontée à une chaleur accablante et à des inondations. En août 2003, une série de surtensions survenues en l’espace de 12 secondes a déclenché une cascade d’arrêts dans plus de 100 centrales électriques réparties dans huit États américains et en Ontario, provoquant la plus grande panne d’électricité de l’histoire de l’Amérique du Nord. C’est l’énergie nucléaire qui nous a permis de nous remettre sur pied. Bruce Power a joué un rôle de premier plan dans le rétablissement du réseau électrique de l’Ontario : trois des quatre tranches de Bruce B ont été reconnectées au réseau provincial quelques heures seulement après l’incident, rétablissant ainsi l’alimentation électrique des habitants et des entreprises de l’Ontario.

En s’appuyant sur l’avantage comparatif du Canada – dans les domaines de l’exploitation minière, de la technologie et des chaînes d’approvisionnement bien établies – ainsi que sur son cadre réglementaire solide et son bilan en matière de sécurité, le passage au nucléaire présenterait également des avantages économiques, tout en renforçant l’indépendance énergétique du pays. Le secteur nucléaire soutient actuellement 90 000 emplois directs et indirects, dont 90 % sont des postes hautement qualifiés. Cette stratégie vise à doubler les effectifs d’ici 2050, à mobiliser des milliards d’investissements privés et à renforcer la chaîne d’approvisionnement nationale du Canada, qui regroupe plus de 250 entreprises produisant des composants de haute précision et fournissant des services d’exploitation. Pour des raisons similaires, certains pays ont déjà opté pour le nucléaire. En France, par exemple, l’énergie nucléaire représente déjà près de 70 % de l’approvisionnement électrique du pays. (Statista)

Comme tous les projets ambitieux, celui-ci comporte certains risques et réserves. Le coût risque d’être élevé, la production effective d’énergie pourrait prendre un certain temps, et des inquiétudes persistent au sein du public concernant la sécurité. Ces préoccupations doivent être prises au sérieux, mais le Canada affiche un bilan exemplaire en matière nucléaire – sans doute le meilleur au monde. Ce regain d’engagement en faveur du nucléaire est une initiative intelligente et opportune. Elle s’inscrit également dans la lignée de la vision de Lester Pearson, qui prônait l’investissement à long terme dans la science et la technologie. Pearson avait misé sur le potentiel de l’énergie nucléaire il y a une soixantaine d’années, et c’est sous son mandat que le premier réacteur nucléaire à grande échelle du Canada, celui de Douglas Point, a été mis en service en 1967.

L’une des principales préoccupations liées à l’énergie nucléaire est son coût (Beer). Les détracteurs affirment que le coût de l’énergie nucléaire est nettement supérieur à celui des autres sources d’énergie. Bien qu’ils soutiennent que le coût du nucléaire dépasse les estimations initiales, cela n’a pas été confirmé par les dernières opérations de remise à neuf menées par Bruce Power et Darlington, qui ont été réalisées dans le respect du budget et des délais. Il existe certes des interrogations concernant les technologies plus récentes, telles que les petits réacteurs modulaires (PRM), qui constituent un élément important de la stratégie canadienne.

Ces préoccupations méritent d’être prises en compte, mais elles ne constituent pas, à elles seules, une raison suffisante pour renoncer au développement du nucléaire. D’une part, les économistes soulignent que les coûts des nouvelles technologies, comme les PRM, ont tendance à baisser avec le temps, à mesure que la technologie est développée et perfectionnée, ce qui les rend nettement moins onéreuses à long terme. Comme l’a résumé James Scongack, fondateur et président du Conseil canadien des isotopes nucléaires, lors de l’événement « Catalyst for Change » organisé par le Centre Pearson en juin 2026, dans le secteur nucléaire, « un trimestre ne correspond pas à trois mois, mais à 25 ans ». (Scongack) De plus, l’énergie nucléaire présente des avantages financiers significatifs par rapport à d’autres sources d’énergie propres. Par exemple, elle nécessite un encombrement physique nettement moindre que l’énergie solaire, éolienne ou hydroélectrique, ce qui se traduit par des coûts de développement et de transport réduits.

L’énergie nucléaire offre également une « base » d’approvisionnement en électricité bien plus fiable que les autres énergies renouvelables. Selon une étude, les centrales nucléaires « fonctionnent à 93 % de leur capacité, alors que ce chiffre n’est que de 38 % pour l’éolien et de 24 % pour le solaire ». (McCarthy) De plus, lorsque les infrastructures, les chaînes d’approvisionnement, l’expertise technique et les matières premières nécessaires existent déjà, comme c’est le cas au Canada, les coûts et les délais seraient considérablement réduits. (Tennant) Pour ces raisons et d’autres encore, une récente étude de la Société indépendante d’exploitation du réseau d’électricité (SIERE) de l’Ontario a conclu que répondre à la demande de base supplémentaire à l’aide de réacteurs modulaires de petite taille (SMR) coûterait 34 milliards de dollars, contre 47 milliards de dollars avec un système hybride basé sur les énergies renouvelables. (McCarthy) Il s’agit là d’engagements à long terme, ce que Lester B. Pearson avait compris avant la plupart des autres.

La sécurité constitue une autre source de préoccupation liée à l’énergie nucléaire. Les conséquences sanitaires et sociétales à long terme des catastrophes de Tchernobyl (1986) et de Fukushima (2011) ont mis ces préoccupations en évidence (Tennant). La possibilité que des centrales nucléaires soient prises pour cible par des adversaires militaires ou touchées par des catastrophes naturelles reste une source d’inquiétude, même si l’opinion publique évolue. En effet, c’est souvent au sein des communautés vivant à proximité des centrales nucléaires que l’on trouve le soutien le plus fort en faveur de l’énergie nucléaire.

La question du stockage sûr est tout aussi importante : que faire des déchets radioactifs dangereux produits par la fission nucléaire ? Bien que la quantité de matières contaminées produites par les centrales nucléaires soit relativement faible, leur longue demi-vie et leur toxicité font du stockage sûr un véritable enjeu. Néanmoins, l’adoption de protocoles de sécurité et de réglementations plus rigoureux depuis Fukushima a rendu les centrales nucléaires nettement plus sûres. Les technologies et les plans de gestion à long terme des déchets nucléaires ont considérablement progressé. De plus, le Canada dispose d’un solide bilan en matière de sûreté et d’un cadre réglementaire robuste, élaboré au fil de plusieurs décennies et supervisé de manière experte par l’Organisation de gestion des déchets nucléaires (NWMO). La nouvelle stratégie du gouvernement vise explicitement à s’appuyer sur ce bilan et à l’améliorer grâce à la poursuite de la recherche. Pour ces raisons, les inquiétudes concernant la sûreté de l’énergie nucléaire ont considérablement diminué ces dernières années (AIEA).

Les avantages de la technologie nucléaire sont de plus en plus évidents. C’est peut-être particulièrement vrai au Canada où, outre son rôle dans la production d’électricité, la technologie nucléaire a été au cœur d’avancées médicales essentielles. Selon l’association « Doctors for Nuclear Energy », l’énergie nucléaire offre des avantages majeurs en matière de santé publique en éliminant la pollution atmosphérique liée à la production d’électricité. Contrairement au charbon ou au pétrole, les réacteurs nucléaires ne reposent pas sur la combustion et n’émettent donc ni fumée ni polluants responsables du smog pendant leur fonctionnement. Cela se traduit par des bénéfices concrets pour la santé : la pollution atmosphérique due à la combustion de combustibles fossiles provoque des millions de décès prématurés chaque année (environ 8,7 millions de décès rien qu’en 2018), tandis que les centrales nucléaires ne produisent pratiquement aucune pollution par les particules et, par conséquent, le nombre de décès liés à la pollution atmosphérique est négligeable. L’Ontario a vu disparaître les journées de smog et constater une réduction de l’asthme chez les enfants et les adultes lorsqu’il a fermé ses centrales à charbon. Ces avancées ont été défendues par James Scongack, dont le leadership a permis de fédérer des organisations tout au long de la chaîne d’approvisionnement en isotopes du Canada et de positionner le pays comme un leader mondial dans la recherche, le développement et la production d’isotopes médicaux et de produits radiopharmaceutiques.

Les projets d’énergie nucléaire ont également été adoptés par certains groupes autochtones du Canada, qui y voient un investissement judicieux ainsi qu’une occasion de participer à la transition vers les énergies propres. Fin juin 2026, par exemple, les Premières Nations des Traités de Williams se sont engagées à s’associer aux gouvernements de l’Ontario et fédéral pour financer quatre réacteurs modulaires de petite taille (SMR) sur le site nucléaire existant de Darlington. (Beer) La nation Saugeen Ojibway investit dans la production de Lu-177 chez Bruce Power, ce qui génère des millions pour la communauté. Ces investissements constituent une véritable réconciliation économique. Pour toutes ces raisons, les jeunes et les associations environnementales en sont venus à adhérer de plus en plus à cette technologie, tout en précisant que l’énergie nucléaire doit s’inscrire dans un mix énergétique diversifié et être encadrée par un cadre réglementaire solide. (Tennant)
En cette période de turbulences géopolitiques, la chaîne d’approvisionnement nucléaire du Canada est presque entièrement canadienne. De la production d’uranium en Saskatchewan aux fournisseurs, en passant par la production d’isotopes médicaux, l’industrie nucléaire canadienne est capable d’alimenter notre nation.

En résumé, bien que certaines inquiétudes subsistent quant au coût et à la sûreté de l’énergie nucléaire, de solides arguments environnementaux, économiques, sociaux et technologiques plaident en faveur de son adoption. L’impressionnante expertise nucléaire et les prouesses technologiques du Canada, son cadre réglementaire solide et son excellent bilan en matière de sûreté nous donnent des raisons d’être confiants dans le succès de la nouvelle stratégie nucléaire ambitieuse du gouvernement. Elle s’inscrira également dans la lignée de la vision de Lester Pearson, qui prônait l’investissement à long terme dans la science et la technologie.

Par : Sofia Robinson – Assistante de recherche, Le Centre Pearson

Bibliographie 

Beer, Michael. “Ontario First Nations Invest $715M in Nuclear Project as Critics Warn of Financial Risk,” The Energy Mix, 24 juin 2026. https://www.theenergymix.com/ontario-first-nations-invest-715m-in-nuclear-project-as-critics-warn-of-financial-risk/

Government of Canada. “Nuclear Energy Strategy for Canada,” 22 juin 2026. https://natural-resources.canada.ca/energy-sources/nuclear-energy-uranium/nuclear-energy-strategy-canada

IAEA, “Five Reasons the Clean Energy Transition Needs Nuclear Power,” 27 janvier 2026. https://www.iaea.org/newscenter/news/five-reasons-the-clean-energy-transition-needs-nuclear-power

McCarthy, Shawn. “Concerns Loom Over Canada’s Nuclear Renewal,” Corporate Knights, 9 décembre 2025. https://corporateknights.com/energy/concerns-loom-over-canadas-nuclear-renewal/)

“James Scongack, Catalyst for Change,” https://thepearsoncentre1965.substack.com/p/james-scongack-catalyst-for-change 

Statista. “Share of nuclear power in total domestic electricity generation worldwide in 2024, by country.” https://www.statista.com/statistics/270367/share-of-nuclear-power-in-the-power-supply-of-selected-countries/

Tennant, Elissa. “Is Nuclear Energy Clean?” Citizen’s Lobby, 24 juillet 2025. https://citizensclimatelobby.org/blog/policy/is-nuclear-energy-clean/

Nuclear Waste Management Organization. https://www.nwmo.ca/