Construire ensemble la souveraineté : le leadership inuit et l’avenir de l’Arctique canadien

Série de dialogues sur l’Arctique du Centre Pearson

La souveraineté du Canada sur ses terres, ses glaces et ses voies navigables dans l’Arctique est essentielle à nos intérêts économiques et sécuritaires nationaux.

L’Arctique canadien représente 40% de la superficie du Canada et 70 % de ses côtes. Il subit actuellement une transformation rapide en raison des changements climatiques et des bouleversements géopolitiques mondiaux.

À mesure que la fonte des glaces ouvre de nouvelles routes maritimes et expose de vastes ressources naturelles, l’Arctique est devenu une frontière stratégique pour les opportunités économiques, la gestion environnementale et la défense nationale. Cependant, la souveraineté dans l’Arctique ne concerne pas seulement les frontières et les ressources; elle concerne également les populations, la culture, le logement et la force et le leadership durables des communautés inuites qui gèrent ces terres depuis des temps immémoriaux.

Avec l’intérêt et l’activité croissants des pays étrangers dans la région, il est essentiel de renforcer notre compréhension de l’Arctique canadien, de ses habitants, de ses priorités et de son potentiel. Maintenir une politique arctique forte et résiliente signifie préserver l’intégrité territoriale du Canada tout en favorisant l’autodétermination et le leadership des Inuits dans l’élaboration de l’avenir du Nord.À travers la Série de dialogues sur l’Arctique, le Centre Pearson explorera les défis et les opportunités auxquels sont confrontés aujourd’hui la région arctique canadienne et ses habitants, en mettant en évidence les politiques, les partenariats et les investissements nécessaires pour garantir un Arctique canadien fort, durable et libre à l’avenir.

“Aidez-nous à vous aider à construire le Canada.”

C’est par ces mots que Paul Irngaut, vice-président de Nunavut Tunngavik Incorporée (NTI), a donné le ton à une conversation cruciale sur la souveraineté et l’autodétermination de l’Arctique. Son message était simple et profond: la force du Canada dans le Nord dépend du leadership, de la sécurité et de la prospérité des Inuits.

Ce principe était au cœur de la série de dialogues sur l’Arctique organisée par le Centre Pearson: Promouvoir la souveraineté et la sécurité de l’Arctique pour le Canada et le Nunavut, qui s’est tenue le 29 octobre au Château Laurier. Coorganisée par NTI et le Centre Pearson, la session a réuni des dirigeants, des décideurs politiques et des partenaires de projets nordiques afin de discuter d’une vision renouvelée pour l’Arctique, dans laquelle les infrastructures dirigées par les Inuits sont reconnues comme essentielles à l’avenir du Nunavut et à la sécurité nationale du Canada.

Comme l’a déclaré M. Irngaut à l’auditoire, “Nous avons l’occasion de construire ensemble le Canada, au Nunavut.”

La souveraineté inuite est la souveraineté canadienne

Nunavut Tunngavik Incorporée (NTI) veille à ce que les promesses faites dans le cadre de l’Accord du Nunavut soient tenues. Les Inuits ont échangé leurs titres ancestraux sur leurs terres traditionnelles dans la région du Nunavut contre les droits et avantages énoncés dans cet accord, notamment la gestion partagée des terres, de l’eau et de la faune. NTI coordonne et gère les responsabilités des Inuits tout en veillant à ce que les gouvernements fédéral et territorial remplissent les leurs.

Ce modèle de gouvernance, né d’un partenariat, reflète une vérité plus large : la souveraineté des Inuits est la souveraineté du Canada. Alors que l’attention du monde se tourne vers le nord, vers les minéraux essentiels, les voies maritimes et les impacts climatiques, le bien-être et l’autodétermination des communautés inuites sont indissociables de la capacité du Canada à projeter sa présence et son autorité dans l’Arctique.

C’était là l’objet de l’appel lancé par la NTI aux dirigeants fédéraux à Ottawa : faire des infrastructures dirigées par les Inuits une priorité nationale, essentielle à la fois pour le développement du Nunavut et pour la souveraineté du Canada dans l’Arctique.

Quatre projets d’intérêt national

Au cœur du message de la NTI se trouvaient quatre projets d’infrastructure prêts à être mis en œuvre, dirigés par les Inuits, qui incarnent le principe de souveraineté par l’autodétermination. Ensemble, ils constituent un plan d’action pour que le Canada puisse bâtir un avenir inclusif et résilient dans l’Arctique, qui renforce les communautés locales tout en améliorant la sécurité nationale.

Port en eau profonde de Qikiqtarjuaq

Stratégiquement situé le long du passage du Nord-Ouest, le port en eau profonde de Qikiqtarjuaq transformera l’accès maritime sur la côte est du Nunavut. Aujourd’hui, presque toutes les pêcheries du Nunavut doivent décharger leurs prises au Groenland, ce qui entraîne une perte d’emplois, de valeur et de souveraineté. Ce projet changera la donne. Une fois achevé, le port réduira les coûts de transport maritime, ancrera les pêcheries locales dans leur région et servira de point de ravitaillement et de réapprovisionnement essentiel pour la Garde côtière canadienne et le transport maritime dans l’Arctique. Plus qu’un simple port, il représente un point d’ancrage pour l’indépendance économique et la présence canadienne dans l’est de l’Arctique.

Projet hydroélectrique Iqaluit Nukkiksautiit

Le projet hydroélectrique Iqaluit Nukkiksautiit permettra d’alimenter la capitale du Nunavut en énergie propre et renouvelable provenant de la rivière Kuugaluk. Le remplacement du diesel par une énergie hydroélectrique stable signifie plus qu’une réduction des émissions: cela signifie une électricité abordable et fiable qui permet à la télésanté, à l’enseignement à distance et aux infrastructures d’urgence de fonctionner toute l’année. Pour Iqaluit, cela marque une avancée vers la souveraineté énergétique; pour le Canada, cela renforce la résilience nationale dans une région où une alimentation électrique fiable est essentielle au bien-être de la communauté et à la sécurité stratégique.

Liaison hydroélectrique et de fibre optique Kivalliq

Reliant pour la première fois le Nunavut au sud du Canada, la liaison hydroélectrique et fibre optique Kivalliq associe l’électricité renouvelable du Manitoba à des lignes terrestres à fibre optique qui desservent les communautés occidentales du Nunavut. Ce projet permettra de réduire considérablement les émissions, de diminuer les coûts énergétiques et d’ouvrir de nouvelles perspectives pour les entreprises, l’éducation et les soins de santé. En reliant le Nunavut au réseau continental, il assure à la fois la souveraineté économique et numérique, ce qui constitue une étape concrète vers la réduction de l’écart entre l’Arctique et le reste du Canada.

Route de Grays Bay et corridor portuaire

S’étendant à travers l’ouest de l’Arctique, la route de Grays Bay et le corridor portuaire ouvriront l’accès à des ceintures minérales essentielles à la transition énergétique du Canada. Le projet prévoit également la création d’un autre point de ravitaillement et de préparation essentiel le long du passage du Nord-Ouest, une infrastructure qui renforcera la logistique dans l’Arctique, améliorera l’accès des communautés et renforcera la capacité du Canada à maintenir une présence permanente dans le Nord. Une fois achevé, il servira à la fois d’artère commerciale et de symbole de partenariat, reliant le développement mené par les Inuits à l’intérêt national du Canada.

Chaque projet renforce la résilience des communautés, développe l’emploi chez les Inuits et renforce la présence stratégique du Canada dans ses territoires arctiques.

L’infrastructure comme garantie de sécurité

Ces projets ne concernent pas seulement l’économie ou le développement, ils concernent la sécurité dans son sens le plus large. Comme l’a déclaré Irngaut aux dirigeants fédéraux, “la force du Canada dans l’Arctique dépend de la sécurité, de la mobilité et de l’autonomie des Inuits”.

La sécurité des Inuits passe par une énergie fiable, des transports abordables et l’accès à des moyens de communication modernes. Elle passe par des communautés capables de subvenir à leurs besoins face au changement climatique et à la concurrence mondiale. Et cela signifie une gouvernance qui donne aux Inuits les moyens de diriger les politiques et les projets qui façonnent leur territoire.

Chaque initiative présentée par NTI et ses partenaires incarne également l’article 23 de l’Accord du Nunavut, qui prévoit la participation représentative des Inuits à l’emploi et à la formation. En intégrant des apprentissages rémunérés et des objectifs d’embauche d’Inuits dans chaque projet, le modèle de NTI garantit que les capacités restent dans le territoire et que les avantages profitent aux familles inuites pendant des générations.

Du symbolisme à l’action

Pendant des décennies, les discussions sur la souveraineté dans l’Arctique ont trop souvent porté sur les drapeaux, les vols et les avant-postes militaires. Mais comme nous l’ont rappelé les dirigeants inuits, la souveraineté ne peut être affirmée par la seule surveillance — elle doit être vécue à travers des communautés prospères.

Comme l’a fait remarquer un participant, “l’infrastructure n’est pas neutre en termes de valeur. Elle isole, ou elle connecté”.

Grâce à son Comité consultatif sur les infrastructures et le logement, NTI traduit les priorités des Inuits en projets concrets et durables, qu’il s’agisse de micro-réseaux renouvelables, d’espaces de formation ou de la nouvelle Société Igluvut, qui soutient la conception et la construction d’infrastructures appartenant aux Inuits. Ces efforts prouvent que lorsque les infrastructures sont conçues par les Inuits, pour les Inuits, les bénéfices restent locaux, les coûts diminuent dans l’ensemble du système et la longévité est réalisable.

Il ne s’agit pas seulement d’une politique intelligente, mais d’une véritable construction nationale.

De l’insécurité alimentaire à l’insécurité nationale

La véritable sécurité dans l’Arctique ne se mesure pas uniquement en stations radar ou en avions de patrouille. Elle commence par la capacité des gens à vivre en sécurité, à nourrir leur famille et à participer pleinement à la vie de leur communauté. La réalité actuelle donne à réfléchir.

En 2021, 76% des Inuits du Nunavut âgés de plus de 15 ans ont déclaré vivre dans des ménages en situation d’insécurité alimentaire, contre moins de 16% dans l’ensemble du Canada. Selon l’Enquête sur la santé dans les collectivités canadiennes de 2020, près de la moitié (49,5 %) des ménages du Nunavut sont en situation d’insécurité alimentaire, et les trois quarts des enfants du Nunavut vivent dans des foyers en situation d’insécurité alimentaire.

Dans un tel contexte, les infrastructures ne sont pas une politique abstraite, mais une question de survie. Des ports fiables garantissent que les navires de ravitaillement peuvent accoster en toute sécurité et à un coût abordable. Les projets énergétiques stabilisent les coûts de chauffage et d’électricité en hiver. La connectivité par fibre optique favorise la télésanté et l’éducation. Les routes réduisent l’isolement et élargissent les possibilités. Chacun de ces investissements renforce à la fois le bien-être des communautés et la souveraineté nationale.

Un appel au Canada

Le NTI a lancé une invitation claire au gouvernement fédéral: s’associer aux Inuits pour bâtir un Arctique plus fort et plus sûr. Dans le cadre du plan Bâtir le Canada, le NTI exhorte le gouvernement du Canada à investir officiellement dans ces quatre projets d’intérêt national en formulant trois recommandations clés:

  1. Placer les Inuits au centre et veiller à ce que les revenus à long terme soutiennent le logement, la formation et les services communautaires.
  2. Intégrer des apprentissages rémunérés et des objectifs d’embauche conformes à l’article 23 dans tous les contrats d’infrastructure.
  3. Financer l’intégralité du cycle de vie des opérations et de la maintenance, garantissant ainsi la fiabilité et la durabilité pendant des décennies.

“Le coût de l’attente est plus élevé que le coût de la construction immédiate”, a souligné M. Irngaut. “En investissant aujourd’hui, le Canada garantira des communautés plus sécuritaires, des familles plus fortes et un Arctique plus résilient pour les générations à venir.”

Une vision plus large

Après les présentations des projets, une table ronde animée par la journaliste primée Hannah Thibedeau a exploré les liens profonds entre la souveraineté et la sécurité humaine.

Parmi les participants figuraient Natan Obed, président de l’Inuit Tapiriit Kanatami (ITK); Christy Sinclair, conseillère en infrastructure auprès de NTI et membre du Conseil consultatif autochtone pour le nouveau Bureau des grands projets; et Jørgen Wæver Johansen, PDG de Greenland Invest et ancien ministre groenlandais du Logement, des Infrastructures et des Ressources minérales.

Ensemble, ils ont examiné comment la gouvernance dirigée par les Inuits, la coopération transfrontalière et les infrastructures à double usage peuvent renforcer à la fois la résilience locale et la défense nationale.

M. Obed l’a résumé succinctement: “La sécurité humaine — alimentation, logement, connectivité — doit passer avant la militarisation. Sans cela, la souveraineté n’est qu’un mot vide de sens.”

Mme Sinclair a ajouté que combler le déficit en infrastructures du Nunavut n’est pas une question régionale, mais un impératif national. M. Johansen a fait remarquer que la coopération entre les Inuits du Groenland et du Canada pourrait servir de modèle pour la solidarité circumpolaire, en garantissant que le développement de l’Arctique reflète le leadership autochtone et les valeurs communes plutôt que des agendas externes.

La voie à suivre

Dans ses remarques finales, Pam Damoff, PDG du Centre Pearson, a salué l’unité d’intention qui ressortait clairement des discussions. “La force du Canada dans l’Arctique, a-t-elle déclaré, reflétera toujours la force de ses communautés nordiques.”

Pour le Centre Pearson, ce dialogue a réaffirmé une vérité fondamentale: la réconciliation et la souveraineté ne sont pas des objectifs concurrents, elles ne font qu’un.

Le message des dirigeants inuits est clair et tourné vers l’avenir: le Canada doit non seulement défendre son Arctique, mais aussi le construire, avec les Inuits et non pour les Inuits.

Comme l’a rappelé Paul Irngaut, vice-président de la NTI, aux décideurs politiques, c’est maintenant qu’il faut agir. “Les ports, l’eau potable, la fibre optique, les routes, ce ne sont pas des luxes, a-t-il déclaré. Ce sont les fondements d’un Arctique sûr et durable, construit en partenariat avec les Inuits.”

Et peut-être plus important encore: “Aidez-nous à vous aider à bâtir le Canada.”