La stratégie canadienne en matière de métiers s’attaque au pipeline, mais passe à côté du système

Les secteurs dans lesquels les gouvernements réalisent actuellement d’importants investissements à long terme sont ceux où la participation des femmes reste la plus faible.

Le Canada entre dans une décennie qui sera marquée par le changement et la croissance.

Que ce soit dans les domaines du logement, des infrastructures, de l’énergie ou de la défense, l’ampleur des ambitions est d’une portée générationnelle. Les gouvernements engagent des capitaux. L’industrie se mobilise. Les attentes, tant mondiales que nationales, sont en hausse. Le défi consiste désormais à traduire cette ambition en résultats concrets. Cette prochaine phase de croissance sera définie, en termes pratiques, par la capacité du Canada à construire – à grande échelle et rapidement.

La mise à jour économique du printemps du gouvernement fédéral reconnaît ce défi et cherche à renforcer les capacités de la main-d’œuvre. Grâce à des initiatives telles que « Équipe Canada fort », le Service d’apprentissage « Bâtir le Canada » et la formation élargie offerte par les Forces armées canadiennes, il prend une mesure nécessaire pour renforcer le vivier de main-d’œuvre qualifiée.

Cet investissement ambitieux ne suffira pas à lui seul. Un écart se creuse entre ce que le Canada s’est fixé comme objectif et les capacités nécessaires pour y parvenir.

Les secteurs dans lesquels les gouvernements réalisent actuellement d’importants investissements à long terme, tels que la construction, les infrastructures, l’énergie et la défense, sont précisément ceux où la participation des femmes reste la plus faible. Il ne s’agit pas d’un écart marginal nécessitant des améliorations progressives, mais bien d’une contrainte structurelle qui détermine les limites des capacités d’exécution du Canada.

Les femmes représentent environ 15 % de la main-d’œuvre du secteur de la construction au Canada, et près de 5 % sur les chantiers. Dans le secteur de la défense et de la sécurité, environ 25 % de la main-d’œuvre est composée de femmes. Dans le secteur de l’énergie, la part des femmes dans la main-d’œuvre stagne autour de 21 %.

Ces chiffres sont restés pratiquement inchangés depuis des décennies, malgré une attention soutenue et des initiatives ciblées.

Il en résulte un décalage fondamental.

Le Canada tente d’accroître sa capacité de prestation dans des secteurs qui puisent dans un segment restreint et relativement statique du bassin de main-d’œuvre. Concrètement, cela limite non seulement le nombre de travailleurs disponibles, mais aussi la richesse de l’expérience, la diversité des perspectives et la capacité de leadership au sein de ces systèmes.

Vu sous cet angle, le problème n’est pas une question de représentation : il s’agit d’une question de performance du système et de capacité stratégique.

Les mesures fédérales annoncées se concentrent, à juste titre, sur les points d’entrée : mieux faire connaître les métiers, réduire les obstacles à l’apprentissage et créer des passerelles plus claires entre l’éducation et l’emploi.

Ces interventions s’attaquent à des contraintes réelles.

Cependant, elles interviennent principalement en amont du système. Il est tout aussi important de se pencher sur ce qui se passe ensuite. Les femmes restent-elles ? Progressent-elles ? Sont-elles bien accueillies dans la culture de secteurs qui se sont historiquement construits sans tenir compte de leur présence ?

Dans ce contexte, faciliter l’accès sans s’attaquer à ces dynamiques en aval risque de renforcer un cycle dans lequel la participation s’étend en marge mais ne se traduit pas par une capacité durable.

L’attrition au début et au milieu de la carrière réduit le retour sur investissement de la formation initiale. L’accès limité aux opportunités d’avancement freine le développement des talents expérimentés. Les réseaux informels et les normes continuent d’influencer la perception de la crédibilité, du potentiel de promotion, et de l’aptitude à occuper des postes de direction.

Il ne s’agit pas là de questions secondaires : ce sont des conditions structurelles qui déterminent si les talents restent et et si leur potentiel se développe.

Les organisations qui surperforment au cours de la prochaine décennie ne seront pas simplement celles qui investissent davantage de capitaux. Ce seront celles qui sauront pleinement mobiliser leurs talents (à tous les niveaux d’expérience, dans toutes les disciplines et selon toutes les perspectives) et les aligner sur les réalités opérationnelles.

Il ne s’agit pas ici de représentation pour la représentation. Il s’agit de mise en œuvre. Le Canada ne peut pas réaliser ses ambitions si seule une partie de ses talents est pleinement mobilisée.

Élargir l’accès aux métiers est une étape nécessaire pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du Canada. Cependant, si l’objectif est de mettre en place des systèmes capables de fonctionner à grande échelle, l’attention ne peut se limiter à l’accès. Elle doit s’étendre à la compréhension et à la suppression des obstacles qui déterminent qui entre dans ces secteurs, qui y reste et qui y occupe des postes de direction.

Une stratégie plus large mettrait autant l’accent sur les conditions qui déterminent la rétention, la progression et le leadership au sein de ces secteurs.

Cela signifie examiner les normes et les cultures qui définissent le sentiment d’appartenance aux métiers spécialisés.

Cela signifie repenser la formation et les environnements de travail pour refléter les réalités d’une main-d’œuvre plus diversifiée.

Cela signifie veiller à ce que les parcours de progression soient visibles, accessibles et équitables.

Et surtout, cela signifie placer les femmes à des postes où des décisions importantes sont prises, non seulement en amont, mais aussi autour de la table.

Le Canada se trouve à un tournant. L’ambition est réelle. L’investissement est réel. Mais l’ambition et l’investissement ne suffisent pas à mener à bien des projets. Ce sont les systèmes qui le font.

La question est maintenant de savoir si les systèmes existants sont capables de fonctionner à pleine capacité ou s’ils continuent de fonctionner avec des contraintes inhérentes, et restent structurellement limités dans la manière dont ils tirent parti des talents.

Sans changement structurel, le Canada risque de ne pas être à la hauteur à un moment où l’action s’impose.