Le coût caché des ralentissements économiques: les ‘elle-cessions’ et la recrudescence de la violence conjugale

Alors que les Canadiens sont aux prises avec la possibilité d’un ralentissement économique imminent, le débat public s’est naturellement concentré sur les droits de douane américains et leur impact dévastateur sur le secteur manufacturier. L’acier, l’aluminium, le cuivre, l’automobile: il est fondamental de protéger ces industries et leurs travailleurs, majoritairement masculins, contre les difficultés financières et le chômage. 

Pourtant, il existe d’autres aspects d’une récession économique que nous devons garder à l’esprit, notamment les conséquences dévastatrices pour les femmes, en particulier celles à faible revenu et issues de minorités ethniques. Lorsque l’économie canadienne est en difficulté, ce sont les plus vulnérables d’entre nous qui en souffrent le plus, sous forme de perte d’emploi, de parcours professionnels compromis, de problèmes de santé mentale et d’augmentation des taux de violence domestique.

Cela ne signifie pas que nous devons cesser de parler de la menace que représentent les droits de douane sur les produits manufacturés nationaux. Au contraire, il est essentiel que nous continuions à le faire. Mais nous devons être capables de mener plusieurs actions de front, c’est-à-dire de protéger farouchement les emplois dans le secteur manufacturier et dans les secteurs de l’économie dominés par les femmes. 

Il est important de se concentrer sur ces emplois, car les schémas de travail liés au genre entraînent des résultats inégaux entre les sexes en période de crise économique. Pendant la récession provoquée par la pandémie, par exemple, l’impact négatif sur les femmes a été si dramatique qu’on a parlé d’une ‘elle-cession’. Restauration, commerce de détail, hôtellerie, garde d’enfants, enseignement: les pertes d’emploi des femmes dues à la Covid-19 ont été presque deux fois plus élevées que celles des hommes (Ro). En outre, comme l’a clairement montré le Projet prospérité lors d’une récente réunion du Centre Pearson, chaque fois que les femmes sont écartées des filières professionnelles, leur capacité à accéder à des postes de haut niveau dans le monde du travail est gravement compromise (“Rapport annuel 2024”).  

Malgré ces données, lorsque leur emploi est menacé ou supprimé, les femmes, en particulier celles à faible revenu et issues de minorités ethniques, ne retiennent guère l’attention des poids lourds de la politique canadienne. Au cours de la campagne électorale de cette année, les politiciens de tous bords ont multiplié les séances photo et les discours dans les usines, avec en toile de fond des hommes (et parfois quelques femmes) portant des casques de chantier. Les conférences de presse des principaux politiciens entourés d’employés d’épiceries, de vendeurs au détail ou de travailleurs de la santé étaient remarquablement absentes.

De plus, les conséquences négatives d’un ralentissement économique pour les femmes vont bien au-delà des pertes d’emploi. Il est important de noter que les taux de violence conjugale ont tendance à augmenter en période de difficultés économiques, et que les femmes sont disproportionnellement victimes de cette violence. L’isolement social est l’un des principaux facteurs de risque menant à la violence conjugale, une tendance qui s’est confirmée pendant la pandémie de Covid. Cette tendance était très claire au Canada, où les refuges pour victimes de violence conjugale ont connu une augmentation spectaculaire de la demande de services. Au cours de la première année de la pandémie, un établissement sur trois (34%) a déclaré avoir été fortement touché par la pandémie, tandis que plus de quatre sur dix (44%) ont été modérément touchés (Statistique Canada).

L’augmentation des niveaux de violence conjugale n’était pas propre à la pandémie. Dans une étude exhaustive sur ce type de violence pendant la Grande Récession de 2008, une équipe de sociologues a constaté que “le chômage et les difficultés économiques au niveau des ménages étaient positivement liés aux comportements abusifs” et que le pourcentage de “mariages violents ou contrôlants” avait augmenté de 33% pendant cette période. La perte d’emploi chez les hommes semblait être un facteur contributif; le chômage masculin augmentait le stress et sapait leur sentiment de contrôle et de sécurité économique, créant un besoin urgent d’exercer un contrôle accru sur leur partenaire. Ces conclusions concordent avec des recherches remontant à la Grande Dépression, qui montrent que “les périodes de bouleversements économiques sont également des périodes de bouleversements familiaux” (Schneider et al.). Un récent éditorial signé Aline Nizigama, YWCA Canada, et Anuradha Dugal, Hébergement femmes Canada, le résume parfaitement: “La sécurité des femmes est une question de politique économique”. En 2024, l’Observatoire canadien sur les féminicides a signalé que 187 femmes et filles avaient été tuées dans des actes de violence conjugale, soit une augmentation de 26% depuis 2018 (Dugal). En outre, un article récent de la CBC sur l’augmentation de la violence conjugale dans les zones rurales de l’est de l’Ontario indiquait que “selon la Police provinciale de l’Ontario (PPO), les signalements de violence conjugale ont augmenté de 18,1% en Ontario, avec 6289 victimes en 2024 contre 5326 en 2023. Ce chiffre est supérieur de 13,5% à celui de 2022. Les statistiques publiées le 7 juillet par le Service de police d’Ottawa montrent une augmentation de 9% des signalements au cours des six derniers mois” (Ireton). Malgré ces tendances et ces statistiques alarmantes, l’impact potentiel de la récession économique qui se profile sur les femmes a été très peu évoqué dans le débat public au Canada. 

Que faut-il faire alors? Les solutions ne sont ni évidentes ni faciles, mais deux choses sont claires. Premièrement, en élaborant une stratégie nationale pour faire face aux effets des droits de douane et aux difficultés économiques, nous devons regarder au-delà de l’impact significatif sur les emplois dans le secteur manufacturier et chercher à protéger les emplois dans les secteurs souvent négligés où les femmes sont surreprésentées. En période de récession, tous ces secteurs subiront des pertes d’emplois, et les conséquences seront dévastatrices pour les femmes et pour la société canadienne dans son ensemble. Deuxièmement, face aux pertes d’emplois et aux réductions budgétaires prévues, nous devons veiller à protéger, voire à augmenter, le financement des services publics dont les femmes et les autres groupes vulnérables auront plus que jamais besoin, notamment les services de garde d’enfants abordables, les refuges pour femmes et les programmes de prévention de la violence conjugale. Si nous échouons sur ces deux fronts, les conséquences d’un ralentissement économique seront bien plus graves et plus profondes qu’elles ne devraient l’être.