Le Centre Pearson a récemment rencontré Stéphane Dion, ancien chef du Parti libéral fédéral et ancien ministre, ainsi que Corey Hogan, actuel député de Calgary, pour discuter des dimensions juridiques et politiques des mouvements séparatistes canadiens, et de la manière dont les Canadiens devraient y faire face. Parmi les nations démocratiques, le Canada occupe une place unique. C’est l’un des seuls pays au monde à reconnaître officiellement la possibilité juridique d’une sécession provinciale, par le biais d’un processus constitutionnel subordonné à un soutien populaire clair en faveur de la séparation. Les démocraties comparables, comme la France ou les États-Unis, sont indivisibles et n’offrent aucune possibilité de sécession.
Cependant, comme l’a souligné M. Dion, ce processus de sécession ne peut se faire de manière unilatérale. La Loi sur la clarté, façonnée en grande partie par les contributions politiques de Dion après le référendum de 1995 au Québec, établit que toute question référendaire future doit être claire et recueillir une majorité claire en sa faveur pour déclencher des négociations. Ce qui se passe actuellement en Alberta et au Québec met à l’épreuve les limites de ce cadre et met en évidence les risques liés au fait de traiter la sécession comme un instrument politique courant plutôt que comme l’acte constitutionnel profond qu’elle est.
Que se passe-t-il en Alberta ?
Comme l’a fait remarquer Hogan, le mouvement séparatiste en Alberta n’est pas nouveau. Historiquement, environ un Albertain sur cinq a toujours nourri un certain sentiment séparatiste, ancré dans une conviction culturelle vieille d’un siècle selon laquelle le reste du Canada gouverne avec indifférence, voire une hostilité ouverte, envers la province. L’économie pétrolière et gazière a longtemps servi de prétexte à ce grief.
Ce qui a changé, c’est la vitesse et l’ampleur du phénomène. Le sentiment séparatiste a récemment grimpé à environ 30 % dans certains sondages récents, avec environ 20 % des personnes ayant des opinions fermes plutôt que modérées sur la question. Le gouvernement provincial s’est montré nettement plus favorable à la cause, et les voix séparatistes dominent désormais une grande partie du débat public en Alberta.
Plus important encore, un référendum pourrait avoir lieu dès octobre 2026, un calendrier qui s’est accéléré plus vite que la province, ou le pays, n’a eu le temps de s’y préparer sérieusement. Le gouvernement de la première ministre de l’Alberta, Danielle Smith, a récemment abaissé le seuil requis pour inscrire une question sur le bulletin de vote, et une question sur la séparation pourrait figurer aux côtés de pas moins de neuf autres questions référendaires sur un même bulletin. Ce dernier point est controversé. Regrouper une question sur la dissolution d’une province de la Confédération avec neuf autres questions politiques est, de l’avis de ceux qui connaissent bien la Loi sur la clarté, potentiellement contraire à la fois à l’esprit et à la lettre de cette législation. La dissolution d’un pays ne peut pas être un simple point parmi d’autres sur une liste. La première ministre Smith n’a pas fait campagne sur l’abaissement du seuil référendaire, ce qui soulève de sérieuses questions quant à savoir si son gouvernement dispose d’un mandat démocratique pour un processus qui pourrait, en théorie, déclencher l’événement constitutionnel le plus lourd de conséquences de l’histoire du Canada.
Au Québec, on assiste également à une résurgence des mouvements séparatistes. Comme l’a dit Dion, personne ne veut aborder ce sujet, en particulier la question de savoir comment faire sécession, car les personnes qui souhaitent rester au Canada n’aiment pas envisager cette possibilité, et celles qui souhaitent faire sécession n’aiment pas qu’on leur rappelle la difficulté du processus par lequel cela pourrait se faire. Cependant, Dion met en garde contre le fait que c’est une grave erreur de ne pas en parler, car cela banalise l’éventuelle dissolution du Canada.
Pourquoi le silence est une mauvaise réponse
Les politiciens fédéraux, les commentateurs des médias et les Canadiens ordinaires sont tentés d’éviter d’« attiser les flammes » en s’engageant trop directement dans les arguments séparatistes. La crainte est qu’un engagement sérieux puisse mener à un conflit indésirable et légitimer un mouvement qui, autrement, s’éteindrait de lui-même.
Cependant, Dion et Hogan s’accordent à dire que cette stratégie n’est pas la bonne.
La comparaison avec le Brexit est instructive : l’issue de la séparation du Royaume-Uni de l’UE semblait improbable jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus. Le silence actuel des élus de l’Alberta, y compris ceux qui s’opposent à la séparation, est, selon les termes de Hogan, « assourdissant ». Lorsque ceux qui s’opposent au séparatisme restent silencieux, ils permettent à une minorité bruyante de créer la fausse impression d’un consensus. Les personnes qui pourraient autrement s’exprimer se retiennent, pensant qu’elles sont seules. La spirale s’autoalimente.
Les sources du mouvement et le risque d’ingérence étrangère
Les opinions séparatistes au Canada s’appuient en grande partie sur les mêmes forces polarisantes qui redessinent la politique démocratique à travers le monde occidental : les inquiétudes liées à l’immigration, les divisions profondes sur les politiques climatiques et énergétiques, et une érosion généralisée de la confiance dans les institutions politiques. Ce qui distingue le cas canadien, c’est que ces tensions ont été canalisées, d’une manière sans équivalent dans des démocraties comparables, vers des mouvements politiques séparatistes actifs.
Il existe également une dimension étrangère qui mérite notre attention. Le référendum sur l’indépendance de la Catalogne en Espagne, en 2017, a fait l’objet d’une ingérence russe avérée. La stratégie consistant à exploiter et à amplifier les divisions internes à des fins géopolitiques est bien établie. Dion et Hogan ont tous deux exprimé leur inquiétude quant au fait qu’il serait naïf de supposer qu’une ingérence similaire ne sera pas tentée en Alberta et au Québec si des référendums devaient avoir lieu.
Les États-Unis, sous leur administration actuelle, ajoutent une couche supplémentaire de risque. Le président Trump a, à plusieurs reprises, exprimé son intérêt pour l’absorption du Canada. Un Canada fragmenté serait bien plus facile à mettre sous pression et à dépouiller de ses ressources qu’un Canada uni. Contrairement à pratiquement tous les autres gouvernements démocratiques du monde, qui s’opposent généralement à la sécession unilatérale, l’administration américaine actuelle pourrait trouver des raisons d’en encourager une. Les Canadiens seraient bien avisés d’affirmer clairement, dès maintenant et haut et fort, que l’ingérence étrangère dans un référendum constitutionnel est tout à fait inacceptable, et qu’il s’agit d’une question canadienne.
Que faut-il faire ?
La conversation que le Canada a évitée jusqu’à présent doit avoir lieu, de manière claire et sereine, avant que le chaos ne s’installe. Plusieurs points sont particulièrement urgents :
Clarté sur le processus : les règles régissant tout référendum doivent être sans ambiguïté, comprises du public et conformes à la loi. Une question sur la séparation ne peut être noyée dans un scrutin comportant plusieurs questions. Les citoyens méritent de savoir, à l’avance, qu’un vote « oui » entraînerait une négociation constitutionnelle longue et complexe, et non un changement immédiat.
Prévention de la désinformation : L’antidote au chantage séparatiste n’est pas l’apaisement ; c’est un engagement honnête et direct. Les « pensées mythiques », telles que l’affirmation selon laquelle une Alberta indépendante se verrait automatiquement accorder l’accès aux pipelines traversant le territoire canadien en vertu du droit international, doivent être combattues par des faits, et non ignorées dans l’espoir qu’elles disparaissent d’elles-mêmes.
Protection de tous les Canadiens : toute négociation concernant un changement territorial doit explicitement tenir compte des droits constitutionnels et issus des traités des peuples autochtones, dont beaucoup pourraient souhaiter rester au Canada.
Prévention de la désinformation : les Canadiens qui croient en leur pays doivent le dire, afin d’empêcher la minorité de dominer le débat dans la sphère publique.
Leadership fédéral : Le gouvernement fédéral a depuis longtemps l’habitude de repousser ces discussions dans l’espoir qu’elles se résolvent d’elles-mêmes. Cependant, cette approche a un coût. Les questions difficiles concernant la sécession et les obligations constitutionnelles doivent être abordées publiquement et sans détours.
La discussion que le Canada a évitée est désormais inévitable. La question est de savoir si elle se déroulera dans un climat de réflexion ou dans le chaos.
