Retour vers le futur ? Pourquoi le retour forcé au bureau imposé par l’Ontario est un pas en arrière

L’article d’opinion suivant a été soumis par :

Dave Bulmer
Président-directeur général
AMAPCEO – Les employés professionnels de l’Ontario

Le changement est inévitable. Plus tôt nous l’accepterons, plus tôt nous progresserons.

Malheureusement, cette vérité semble échapper au gouvernement de l’Ontario, qui semble convaincu que les fonctionnaires et leurs lieux de travail peuvent, à l’instar de Marty McFly, monter dans une DeLorean et « retourner vers le futur ».

Mais il n’y a pas de retour en arrière possible. Pas après que la pandémie a accéléré une transition fondamentale vers un lieu de travail hybride qui équilibre le temps de travail entre le bureau traditionnel et le bureau à domicile. Pas dans un monde remodelé par les progrès rapides de l’intelligence artificielle (IA). Et pas sur un marché du travail où la flexibilité est devenue la pierre angulaire de la productivité, du recrutement et de la fidélisation.

Pourtant, en août 2025, le premier ministre Doug Ford a tenté de se glisser dans la peau de Doc Brown en ordonnant aux fonctionnaires et aux travailleurs du secteur public au sens large de retourner au bureau cinq jours par semaine. Un tel niveau de présence au bureau n’avait pas été exigé depuis 2019, et la fonction publique professionnelle n’aurait jamais démantelé le travail hybride de son propre chef, compte tenu de ses avantages avérés pour les employés, les employeurs et les contribuables.

Si l’on fait abstraction du bilan peu reluisant du gouvernement en matière de présence à Queen’s Park – avec seulement 51 jours de session (en présentiel) –, ce revirement soudain ne sert en rien les intérêts de la province. Au contraire, il sape une main-d’œuvre en pleine évolution et un modèle de travail qui s’est révélé à la fois efficace et efficient.

Le chaos aux portes des bureaux

La contradiction inhérente à cette obligation de retour au bureau serait comique si elle n’était pas aussi perturbatrice. Après six ans de réduction de la superficie des bureaux pour accompagner une transition à long terme vers le travail hybride, de nombreux bâtiments du secteur public ne sont pas en mesure d’accueillir le retour hebdomadaire de 60 000 travailleurs. Les employés se retrouvent face à des locaux inondés, du matériel en panne, du mobilier manquant et, chose étonnante, nulle part où s’asseoir. Sans bureau, beaucoup sont contraints de s’installer à la va-vite dans les couloirs, les salles de réunion, des cabines partagées, voire sur les rebords de fenêtre.

C’était prévisible. L’administration a libéré de l’espace de manière responsable, en s’appuyant sur une planification hybride à long terme. Le gouvernement de l’Ontario a ensuite ordonné un revirement soudain et imprévu, sans stratégie, ce qui a entraîné une surpopulation des bureaux et un gaspillage de ressources.

Un effet domino sur l’ensemble de la société

Les conséquences de cette décision s’étendent bien au-delà des bâtiments gouvernementaux.
Toronto affiche déjà les temps de trajet les plus longs au Canada. Obliger des dizaines de milliers de travailleurs à passer de trois à cinq jours de trajet par semaine ne fera qu’aggraver les embouteillages, en augmentant le nombre de voitures sur les routes et la fréquentation d’un réseau de transport en commun déjà saturé, qui se remet à peine de la pandémie.

Les parents se retrouvent également pris au dépourvu. Le secteur de la garde d’enfants en Ontario, affaibli pendant la COVID-19, ne s’est pas encore complètement remis. Avec de longues listes d’attente et une province bien loin d’atteindre ses objectifs en matière de garde d’enfants abordable, la perte soudaine de flexibilité dans ce domaine frappe durement les familles actives. Le travail hybride s’est avéré être un facteur d’égalité pour les femmes, les travailleurs autochtones et les employés handicapés, qui s’épanouissent tous dans des rôles flexibles.

Par ailleurs, les économies réalisées au cours des six années de travail hybride – grâce à la réduction des coûts immobiliers, des services publics et des frais généraux – sont aujourd’hui annulées : les économies se transforment en dépenses et ce sont les contribuables qui doivent payer la note pour des infrastructures inutiles, la pression sur les transports en commun et l’augmentation des besoins en bureaux.

Dans une étude publiée en 2024 dans la revue Nature, Nicholas Bloom, économiste à Stanford et l’un des principaux chercheurs spécialisés dans les politiques de télétravail, a constaté que les employés travaillant à domicile étaient tout aussi productifs et que cette pratique augmentait la fidélisation du personnel de 33 % — une situation gagnant-gagnant tant pour les employés que pour les employeurs.

La véritable menace n’est pas le travail hybride, mais l’IA non réglementée

Au lieu de déstabiliser un modèle de main-d’œuvre qui fonctionne bien, le gouvernement ferait bien mieux de consacrer son énergie à se préparer à la véritable disruption à venir : l’intelligence artificielle. Les technologies d’IA mal réglementées soulèvent des préoccupations pressantes. Quelle est la fiabilité des informations qu’elles génèrent ? Nos données personnelles sont-elles en sécurité ? Quelles sont les implications pour nos moyens de subsistance ?

Déjà, 60 % des emplois au Canada sont exposés à l’IA. De grands employeurs comme Amazon ont supprimé une grande partie de leurs effectifs suite à l’adoption de l’IA. Si les gouvernements suivent cette voie, le tissu social se déchirera rapidement. Pourtant, l’Ontario, le plus grand employeur de la province, n’a guère donné l’assurance qu’il entendait protéger, soutenir et retenir les personnes qui l’aideront à gérer les complexités de l’IA.

Nous avons besoin que nos fonctionnaires les plus qualifiés se concentrent sur la résolution de ces questions — et non qu’ils soient coincés dans les embouteillages ou à la recherche d’un bureau.

Nous ne pouvons pas nous permettre de perdre de vue nos objectifs

Le travail hybride n’est pas une expérience inédite. Les employés du secteur public bénéficient de modalités de travail flexibles depuis plus d’une décennie. Ce qui est nouveau, c’est l’insistance du gouvernement à vouloir effacer des années de productivité avérée, de satisfaction des employés et de responsabilité budgétaire. Nous n’avons pas besoin de provoquer des bouleversements inutiles là où nous nous sommes déjà adaptés avec succès.

Le changement nous rattrapera – l’IA rend cela inévitable. Faire reculer les ressources humaines tout en ignorant l’évolution rapide des ressources non humaines n’est pas une stratégie pour une province moderne et compétitive.

Si l’objectif est de retourner vers le futur, retournons vers l’avenir du travail.